lundi 28 novembre 2016

Adieu Petit Tailleur



« Il s’était levé brusquement, excédé, à trois heures du matin, s’était rhabillé, avait failli sortir sans cravate, en pantoufles, le col du pardessus relevé, comme certains gens qui promènent leur chien le soir ou le matin de bonne heure. Puis, une fois dans la cour de cette maison, qu'il ne parvenait pas après deux mois, à considérer comme une vraie maison, il s'était aperçu, en levant machinalement la tête, qu'il avait oublié d'éteindre sa lumière, mais il n'avait pas eu le courage de remonter. »

Il errait dans les rues comme une âme en peine. Au milieu de la nuit, il n'y avait plus que la silhouette d'un homme les mains tremblantes et encore tachées de sang. Avec sa première cigarette à la main, il croisait des ivrognes et des prostituées, mais personne ne semblait lui prêter attention. «Il vaut mieux que ça soit ainsi, sans témoins sobres » a-t-il pensé alors qu’il se dirigeait vers son atelier de couture du centre-ville. 

Ils s’étaient rencontrés lors d'un dîner d'affaires, la femme portait un robe sur mesure. Elle avait environ trente ans mais paraissait plus jeune. Ses lèvres étaient rouge carmin et elle avait l'attitude d’une séductrice, comme ces femmes qui savent que le monde est le leur. Elle portait dans sa mallette l’échantillon de tissus le plus vaste, avec des pièces exclusives. «Aussi uniques que vous,» avait-il dit. Cette nuit-là, ils avaient terminé la soirée avec les échantillons par terre mélangés à leurs sous-vêtements. 

Au moment de son arrivée à l'entreprise, il a accroché son pardessus, il s'est assis à côté du comptoir et a allumé une autre cigarette, prêt à attendre. L'homme savait que dans quelques heures le gaz se propagerait dans la cuisine, peut-être aussi dans le couloir, et en moins de temps qu’il ne faut pour terminer le paquet de tabac, le gaz aurait déjà atteint les bougies qu'il avait laissées dans la baignoire, autour du corps sans vie de sa copine. Il avait l'espoir que l'explosion dévore tous les indices qui pourraient pointer vers un bon tailleur, toujours doux et toujours fidèle. Le feu serait si grand qu'on ne pourrait reconnaître les lacérations ni les trois coups de couteau. 

Une semaine plus tard, la cloche de la porte de la boutique a sonné: un nouveau client. Le tailleur est sorti de l'arrière-boutique avec son mètre-ruban autour du cou. "Qu'est-ce que je peux faire pour vous, monsieur?". Le commissaire Maigret n'est pas allé par quatre chemins et il lui a répondu «Désolé, mais vous êtes accusé d'homicide.» 

Quand Maigret et ses collègues sont venus sur le lieu du crime, la scène était dantesque: un amas de sang et de cendres recouvrait les murs de la salle de bain et l'odeur de l'immeuble était nauséabonde. Mais il y avait une chose qui n'avait pas brûlé: une des bougies était tombée dans la baignoire avant d'être complètement consommée. Il y avait un cordon noir attaché, flottant dans l'eau: c’était comme une mèche. En réalité, c’était un fil mince et solide, de haute couture, que seul le meilleur tailleur de la ville aurait à portée de main. Ainsi, Maigret avait déjà trouvé son coupable. 

« -Adieu, petit tailleur...
Et ils fermèrent les portes à clef en s'en allant. »

Patricia PÉREZ MARTÍN (LFRAN1401, objectif B2)

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